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 Le canon de saint Vincent de Lérins (Fr. Bernard Lucièn) 
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LE CANON DE SAINT VINCENT DE LÉRINS

Par l'abbé Bernard Lucien

LE CANON DE SAINT VINCENT DE LÉRINS. 83

A. SITUATION DU CANON LÉRINIEN. 84

1. QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES. 84

2. LA RÉCEPTION DU CANON LÉRINIEN. 85

B. DEUX ÉTUDES THÉOLOGIQUES « CLASSIQUES » SUR LE CANON LÉRINIEN. 87

1. PRÉSENTATION DES TEXTES. 87

a) Prise de position de la Députation de la foi à Vatican I. 87

b) L'exposé du cardinal FRANZELIN. 88

2. LA POSITION DE LA DÉPUTATION DE LA FOI A VATICAN I. 88

a) Extraits du texte. 88

b) Quelques commentaires. 89

3. LE VRAI SENS DU CANON LÉRINIEN, SELON LE CARDINAL FRANZELIN. 92

a) Extraits principaux du texte. 92

b) Quelques commentaires : 95

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES (Cf. note 2, p. 85) : 95



Certains auteurs récents ont prétendu lier la doctrine catholique sur le Magistère ordinaire universel à la règle d'orthodoxie énoncée au Ve siècle par S. Vincent de Lérins. Le présent travail a donc pour but d’étudier ce « canon de S. Vincent de Lérins » et son interprétation catholique.

Nous situerons d'abord rapidement S. Vincent de Lérins et son œuvre ; puis nous indiquerons comment le fameux « canon » a été reçu, dans la suite des temps, par les catholiques et par les hétéro­doxes. Cela montrera déjà combien nous trompent ceux qui affirment ce critère comme une pure expression de la pensée de l'Eglise.

Enfin, nous citerons deux études importantes et autorisées sur ledit canon.

Parmi ces auteurs, certains n'ont pas craint de présenter leur position comme l'expres­sion de la théologie classique, comme la position traditionnelle, voire comme celle « des saints, des docteurs et des théologiens ».

Il nous faut démasquer au passage cette assurance dans l'igno­rance. Car, hélas, elle trompe les fidèles. Beaucoup s'imaginent en effet que lorsqu'un écrivain traditionaliste prononce : « Tous les théologiens disent que... », c'est qu'en effet tous les théologiens le disent. La réalité est souvent bien différente. Nous aimerions n'être pas contraints à fournir plus de précisions sur ce sujet...



A. SITUATION DU CANON LÉRINIEN.
1. QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES.
C'est vers l'an 410 que S. Honorat, abandonnant fortune et situation, se retirait en compagnie de quelques amis dans l'île Lérina, au Sud de Cannes, pour y vivre à la manière des moines d'Orient.

En quelques années, un monastère des plus fervents s'établit ainsi dans la solitude de l'île de Lérins. Cette « citadelle glorieuse », ce « ­camp retranché » (expressions fréquentes sous la plume des Léri­niens) devint, pendant tout le Ve siècle, une pépinière d'évêques et de saints, ainsi qu'un centre actif de théologie. Le rayonnement du monastère, tant au point de vue pastoral que doctrinal, s'étendit large­ment sur la Gaule de ce siècle. Notons en particulier que les Lériniens prirent position contre la doctrine de la grâce défendue par S. Augustin. Et il faut reconnaître qu'ils n'échappèrent peut-être pas complètement à l'influence du semi‑pélagianisme, en particulier sous l'action de Cassien, abbé de Saint-Victor de Marseille (de 410 à 435 environ).

C'est dans ce milieu que nous trouvons, dès 430, S. Vincent. On ignore à peu près tout de lui, mais il est demeuré célèbre par son Commonitorium (= notes théologiques pour aider la mémoire), ouvrage achevé en 434, et qui se proposait d'énoncer une règle sûre pour- distin­guer la vraie foi catholique de l'erreur des hérésies.

Cette règle se trouve condensée par son auteur en une formule d'une heureuse brièveté, dont l'expression lapidaire n'a sans doute pas peu contribué à assurer le succès : « Nous devons tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous ».

Comment cette règle, dénommée par la suite « canon de S. Vincent de Lérins », a-t-elle été accueillie dans l'Église, et chez ses ennemis, voilà ce que nous allons maintenant mettre en lumière, avant d'en aborder l'étude proprement doctrinale, avec des théologiens particu­lièrement autorisés.



2. LA RÉCEPTION DU CANON LÉRINIEN.
II ne semble pas que l'œuvre de S. Vincent ait été utilisée par le Moyen Age. S. Thomas d'Aquin ne la cite jamais. C'est avec la Réforme que le canon lérinien a été remis à l'honneur, tant par les catholiques que par les protestants (Cf. Meslin, p. 26)[1]. Mais c'est surtout au XIXe siècle que l'on a discuté de la valeur théologique de cette règle (Cayré, p. 164).

Certains prirent une position fort dure contre S. Vincent. Ainsi le docteur Ehrhard, théologien catholique allemand, écrivait :

« En ce qui touche la règle de foi de [S.] Vincent, on peut réussir à donner aux mots un sens juste ; mais au sens où [S.] Vincent la compre­nait et voulait qu'on la comprît, cette règle est tout bonnement fausse, et il serait temps qu'on la laissât à son auteur et qu'on n'amalgamât plus la véritable règle de foi catholique avec le nom du moine de Lérins... » (Cf. d'Alès, col. 1752).

Une telle sévérité, toutefois, semble avoir été exceptionnelle. La majo­rité des auteurs catholiques prit une position plus favorable au saint. Mais on signalait alors la nécessité de précisions, de distinctions, les unes fournies par S. Vincent lui-même dans la suite de son texte, les autres formulées par des théologiens postérieurs, ou requises par la doctrine de l'Église explicitée depuis le Ve siècle. Dans ce sens, d'Alès écrit (col. 1750-1751) :

« Règle d'une application évidente, au cas d'une nouveauté qui se lève en face d'une tradition constante et assurée, d'une application beau­coup plus délicate dans un grand nombre de cas. Pour régler cette appli­cation, le moine de Lérins a cru nécessaire d'énoncer certaines distinctions ; d'autres ont été formulées après lui. II faut tenir compte des unes et des autres, pour porter un jugement équitable sur ce canon lirinensis. »

Dans cette perspective, on reconnaissait volontiers que cette règle, prise trop strictement à la lettre, pouvait devenir une source d'erreur (Cf. Meslin, p. 23). Il est bien connu, par exemple, que la défection du théologien allemand Doellinger lors du Concile Vatican I est due, en partie au moins, à une fidélité trop formelle au canon lérinien.



Et de fait, non seulement cette règle demande des précisions et peut être source d'erreur, mais encore elle a été utilisée par divers héréti­ques contre l'Église. Nous l'avons signalé ci-dessus à propos de la Réforme. Le cardinal Journet, dans une étude sur la conversion de Newman (p. 718) note :

« Il [Newman] emprunte encore aux théologiens anglicans l'idée de s'emparer de la règle d'orthodoxie formulée par saint Vincent de Lérins dans la première partie du Ve siècle, et constamment citée depuis ce temps par les théologiens catholiques, pour essayer de la retourner contre l'Église romaine elle-même. On peut, en effet, attribuer au principe du moine léri­nien, comme à beaucoup d'autres principes, des sens distincts et mêmes inconciliables »

Devant cet état de fait, la conclusion de Meslin, dans le para­graphe : « Valeur et limites du critère lérinien » (p. 23), s'explique aisément :

« On comprend cependant qu'en raison des insuffisances théologiques du critère lérinien, jamais l'Église catholique romaine ne l'ait fait sien sans réserves ».

Et on comprend aussi combien se trompent – et nous trompent – ceux qui, aujourd'hui, tentent de faire de ce critère une référence abso­lue à laquelle les théologiens devraient se soumettre sans discussion, comme si c'était une définition du Magistère[2].



Concluons ce paragraphe par deux faits qui illustrent bien l'attitude de l'Église vis-à-vis du canon lérinien :

– Le catéchisme du diocèse de Würzbourg, sous le pontificat de Léon XII, portait : « Comment reconnaît-on qu'une tradition est divine ? On le reconnaît à ce qu'elle a été crue toujours, partout et par tous ». Sur quoi les censeurs romains firent observer que le canon de Lérins n’était ni l'unique critère des dogmes, ni le principal, et qu’il fallait donner le premier rang aux définitions de l'Église (d'Alès, col. 1753).

– Au cours des conversations de Malines (entre anglicans et catho­liques ; ces conversations, de par la volonté du Saint-Siège, gardèrent toujours un caractère officieux), le canon lérinien fut mis en avant. Les anglicans demandaient en effet que l'Église romaine n'exigeât rien de plus que la profession des articles de foi qui s'ajusteraient étroite­ment au canon de Vincent de Lérins. Par la bouche de Mgr Batiffol la réponse fut négative : « Non ! ce canon ne peut être pris à la lettre, à moins de nous ramener à une conception périmée de l'histoire des dogmes ». (Cf. Meslin, p. 30).

Et Meslin conclut (p. 30) : « L'échec des conversations de Malines coïncide avec une baisse très sensible du crédit accordé au Commoni­torium ».

B. DEUX ÉTUDES THÉOLOGIQUES « CLASSIQUES » SUR LE CANON LÉRINIEN.
1. PRÉSENTATION DES TEXTES.
a) Prise de position de la Députation de la foi à Vatican I.
Lors des débats sur l'infaillibilité pontificale qui eurent lieu à Vati­can I, la minorité anti-infaillibiliste s'appuya notamment sur le canon lérinien. Contre l'infaillibilité du Pape seul, de la seule Église romaine, elle mettait en avant le « partout, par tous » de S. Vincent. Pour qu'un enseignement du Pape soit infaillible, disait la minorité, il faut qu'il soit cru partout et par tous ; il faut donc le consentement de tous les évêques.



Devant cette utilisation fallacieuse du critère lérinien, la Députation de la Foi dut réagir, et elle diffusa une exégèse du fameux canon, pour en exposer la portée dans une perspective catholique.

Le but de la Députation de la Foi était de montrer que ce canon ne pouvait pas être utilisé contre l'infaillibilité du Pape seul. Mais elle s'est trouvée amenée à donner quelques indications plus générales sur la signification de la règle de S. Vincent. Ce sont ces indications d'ordre général que nous allons reproduire, laissant de côté, dans la mesure où la bonne intelligence du texte le permet, les explications particulières concernant l'infaillibilité pontificale, celle-ci n'étant plus mise en cause aujourd'hui.

Le texte se trouve reproduit dans Mansi, T. 52, col. 26-28.

b) L'exposé du cardinal FRANZELIN.
Le cardinal Franzelin, prêtre de la Compagnie de Jésus, élevé au cardinalat par Pie IX en 1876, fut l'un des grands théologiens romains de la deuxième moitié du XIXe siècle. Son influence fut profonde sur le Concile Vatican I. C'est lui, en particulier, qui avait été chargé de rédiger la Constitution sur « la doctrine catholique ».

Il fut l'auteur de plusieurs traités théologiques appréciés, dont l'un est souvent considéré comme un chef-d'œuvre, et en tout cas a fait date auprès des théologiens : il s'agit du De Divina Traditione et Scriptura, sur la Tradition et le Magistère, publié en 1870.

Au cours de cette étude, le cardinal est amené à examiner le véritable sens du canon de S. Vincent. C'est la thèse XXIV de son ouvrage, déve­loppée aux pages 294-299 de la seconde édition, à laquelle nous nous référons. Ce sont les passages principaux de cette thèse, classique s'il en est sur cette question, que nous allons citer.

2. LA POSITION DE LA DÉPUTATION DE LA FOI A VATICAN I.
a) Extraits du texte.
« Venons-en au canon de Vincent de Lérins. Au chapitre III [II, dans les éditions actuelles] de son Commonitorium, le très illustre écrivain ecclésiastique dit qu'il faut tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous ;



1. On interpréterait le canon contre l'esprit de l'auteur si on le rappor­tait à ce qu'on appelle la norme directive infaillible dans l'Église catholique. En effet, pour le Lérinien, il concerne la norme objective (c'est-à-dire la divine tradition), comme le montre le contexte ; et ainsi, le canon proposé contient un critère pour reconnaître la « tradition de l'Église catholique » par laquelle, « en union avec l'autorité de la loi divine, la foi divine est défen­due ». C'est une tout autre affaire de savoir si ledit canon contient une condition nécessaire pour qu'une doctrine puisse être infailliblement définie par le Magistère de l'Église catholique. Cela, Vincent ne l'a pas enseigné, il a même signifié le contraire, comme on va le voir. D'où :

2. Il en résulte que l'on détourne le canon lérinien de son vrai sens si, en son nom, on réclame le consentement universel ou l'unanimité de tous les évêques pour qu'une doctrine puisse être définie comme dogme de foi par le Magistère de l'Église en qui se trouve la norme directive de la foi. De même :

3. Il est clair que l'on pervertit ce canon lérinien en y cherchant à la fois la norme objective et la norme directive, comme si l'unique norme infaillible de la Foi catholique se trouvait dans l'accord constant et univer­sel de l'Église ; alors, en matière de foi, seul ce qui aurait été cru par un accord constant serait absolument certain et infaillible, et personne ne pourrait croire quoi que ce soit, de cette foi divine qui est absolument et infailliblement certaine, sans qu'il voie lui-même cet accord constant et universel de l'Église. [...]

4. Mais si, comme il se doit, le canon lérinien est rapporté à la norme objective, on ne le comprendrait néanmoins pas correctement, si on l'entendait à la fois au sens positif et au sens négatif. Il est certes très vrai, si on le comprend au sens positif, savoir : ce qui a été cru toujours, partout et par tous est divinement révélé, et donc doit être tenu ; mais il serait faux si on l'entendait au sens négatif. Il en est de même en ce qui concerne les trois notes d'antiquité, d'universalité, d'accord, prises ensem­ble et simultanément : [si on comprend que] rien ne pourrait être divine­ment révélé et donc à croire, sans que les trois notes d'antiquité, d'univer­salité et d'accord ne militent ensemble et simultanément en sa faveur, [on est dans l'erreur]. Qu'il puisse arriver, en effet, et que cela se soit produit de fait, qu'une doctrine ait toujours été crue, depuis l'origine, et donc soit divinement révélée, sans avoir été crue ni partout, ni par tous, Vincent lui-même l'enseigne.

[...] »

(Mansi, T. 52, col. 26-27).

b) Quelques commentaires.
Nous nous bornons à souligner les indications d'ordre général données par la Députation, laissant de côté ce qui concerne l'infaillibilité du Pape seul.



• Il faut distinguer la norme directive et la norme objective de la foi. C'est cette distinction fondamentale qui sert de base à toutes les explications de la Députation. Elle est d'ailleurs bien connue des théolo­giens, sous ce nom ou sous un autre (par exemple, on parle parfois de «règle prochaine» et de «règle éloignée»).

La norme directive (ou règle prochaine, ou active), c'est le Magistère vivant ; la norme objective (ou règle éloignée), c'est la doctrine elle-­même, plus précisément la Révélation divine considérée dans son con­tenu (ou la Tradition divine, au sens objectif, et englobant à la fois la Tradition écrite et la Tradition orale). La Députation rappelle d'ail­leurs en passant ces deux définitions, bien connues évidemment des évêques auxquels elle s'adresse (Cf. les §§ 1 et 2 : « La norme objective, à savoir la divine tradition » ; « le Magistère de l'Église, en qui se trouve la norme directive de la foi »).

Cette distinction est donc claire. Cependant, vu son caractère fonda­mental, et pour en préciser la portée et l'importance, nous croyons utile d'apporter sur ce sujet le témoignage de deux théologiens « classiques » qui utilisent et définissent ce vocabulaire.

a. La Règle de la Foi, par le P. Goupil, p. 17 :

« La règle objective ou constitutive de notre foi est la parole de Dieu ; je dois croire ce que Dieu a dit. Mais comment saurais-je ce qu'il a dit ? Comment savoir, par exemple, s'il a révélé la trans-substantiation, le caractère sacramentel du mariage, etc. ? Y a-t-il une règle qui gouverne et dirige immédiatement la foi ? Telle est la question. A cette question, le catholique répond : le premier et principal moyen de connaître la vérité révélée, c'est d'écouter le Magistère vivant, institué par le Christ. A ce Magistère public, les particuliers, les fidèles, doivent une nécessaire obéissance comme à la règle directive de la foi. – Non, réplique le protes­tant : la vérité révélée est conservée uniquement dans l'Écriture, et la règle directive de la foi est le jugement privé du fidèle qui lit l'Écriture sous la lumière de l'Esprit‑Saint ».

b. De Magisterio vivo et Traditione, par Bainvel, p. 14 :

« La règle de la foi peut être dite :

Soit objective et constitutive ; elle signifie alors à quelles vérités il faut adhérer comme révélées – Sur ce point, la dispute entre les protestants et nous porte sur le fait de savoir s'il y a des vérités révélées qui ne sont pas contenues dans l'Écriture sainte ;



Soit directive ; elle signifie alors par quels instruments ou organes la parole de Dieu nous est proposée et nous parvient. Voici sur ce point la controverse entre les protestants et nous : Dieu a-t-il institué un Magistère vivant, auquel Il a confié la charge et le pouvoir de garder Sa parole, tant écrite que transmise oralement, de l'expliquer et de la proposer, de la défen­dre et de la définir, et cela avec une triple prérogative :

d'autorité [...]

d'infaillibilité [...]

de présenter des signes de crédibilité [...] »

• La distinction entre norme objective et norme directive étant de tous points précisée (ainsi que son importance capitale : elle domine toute la querelle entre protestants et catholiques sur la question de la règle de la foi), l'enseignement de la Députation de la foi devient on ne peut plus clair :

Le canon de S. Vincent de Lérins NE CONCERNE PAS LE MAGIS­TÈRE, il ne concerne pas la norme directive, mais seulement la norme objective de la foi.

Les explications données par la Députation contredisent absolument la thèse toute nouvelle, on le voit bien maintenant, de ceux qui préten­dent faire coïncider le canon lérinien avec le Magistère ordinaire univer­sel[3] 4. Le canon lérinien, selon la théologie « classique » (à moins que l'on refuse à la Députation de la Foi du Concile Vatican I d'en être un bon témoin ?) ne se rapporte pas plus au Magistère ordinaire qu'extraordinaire, universel ou pontifical, puisque, absolument, il ne concerne pas le Magistère.



• Nous terminons cet exposé par une remarque du cardinal Journet, qui indique bien le rapport entre le Magistère et le maintien dans le temps et l'espace de la règle objective de la foi. Cette remarque, le célèbre théologien la fait précisément à propos du canon de S. Vincent, dans l'étude que nous avons déjà citée (p. 718) :

« Pour saint Vincent comme pour nous, il appartient à la hiérarchie, au corps apostolique, d'enseigner le monde. S'il arrive donc que la cohérence doctrinale soit sauvegardée dans le temps et dans l'espace, ce sera en vertu de l'assistance promise par le Christ à la véritable hiérarchie, au vrai corps apostolique. Le quod semper et le quod ubique sont à la fois des effets et des signes de l'apostolicité divine authentique ».

3. LE VRAI SENS DU CANON LÉRINIEN, SELON LE CARDINAL FRANZELIN.
a) Extraits principaux du texte.
Énoncé de la thèse :

« Le canon de S. Vincent de Lérins assigne comme caractères de la doctrine catholique l'universalité, l'antiquité et l'accord commun de la foi ;

• Si 1° on le considère en lui-même :

Il est très vrai au sens affirmatif, selon lequel une doctrine pourvue de ces propriétés est certainement un dogme de foi catholique ; mais il n'est pas vrai au sens exclusif, comme si rien ne pouvait appartenir au dépôt de la foi sans avoir été cru partout, par tous et toujours.

• Si 2° on cherche le sens de la règle dans le contexte du Commo­nitorium lui-même :

II révèle deux notes, l'une et l'autre suffisantes pour discerner l'anti­quité absolue ou apostolicité- d'une doctrine : l'accord actuel de l'Église d'une part ; l'accord de l'antiquité relative existant avant le début de la contro­verse d'autre part ».

Développement de la thèse :

« I. Le canon en question est énoncé par S. Vincent en ces termes : « Dans l'Église catholique elle-même, il faut veiller avec grand soin à ce que l'on tienne ce qui a été cru partout, toujours et par tous. Cela est en effet vraiment et proprement catholique... Mais il en sera précisément ainsi, si l'on suit l'universalité, l'antiquité, l'accord ». [...]

On peut croire une vérité de deux façons, explicitement ou seulement implicitement. Tout le contenu du dépôt de la révélation objective a certai­nement été cru partout, toujours et par tous les catholiques au moins impli­citement [...] Mais en ce sens, avoir été cru toujours et partout ne peut



être donné comme critère et règle théologique permettant de discerner le contenu de la révélation ; les vérités de foi crues seulement implicitement ne sont pas, en effet, connues en elles-mêmes comme révélées. Bien plus, chercher si une doctrine a été crue partout, toujours, par tous au moins implicitement et chercher si elle est contenue dans la révélation objective et dans la Tradition sont une même chose ; or c'est ce fait qui doit être montré par autre chose ; il n'est donc pas lui-même un critère permettant de déterminer autre chose. [...]

Le critère proposé ne peut donc s'entendre que de la foi explicite. Or, il découle des thèses précédemment exposées que l'accord universel sur un dogme comme doctrine de foi, en quelque époque qu'il existât (quovis tempore is existat), est un critère certain d'une doctrine divinement trans­mise. Donc, sans aucun doute, un tel accord de l'antiquité, et de la manière la plus éclatante l'accord universel de toutes les époques, manifestent avec certitude la Tradition divine. En conséquence, ce qui a été cru partout, toujours, par tous, ne peut pas ne pas être révélé et divinement transmis.

Mais nos thèses précédentes montrent également ceci : certains points de doctrine peuvent être contenus dans le dépôt de la révélation objective sans avoir toujours été dans la prédication de l'Église manifeste et expli­cite ; et ainsi, aussi longtemps qu'ils n'étaient pas suffisamment proposés, ils pouvaient être objets de controverse à l'intérieur même de l'Église, sans dommage pour la foi et la communion. Ainsi tel point de doctrine contenu dans la révélation objective peut, à partir d'une certaine époque (lorsqu'il a été suffisamment expliqué et proposé), appartenir aux vérités qu'il faut nécessairement croire de foi catholique : et cependant ce point de doctrine, quoique contenu depuis toujours dans le dépôt de la révélation, n'a pas été cru explicitement toujours, partout et par tous, et n'avait pas à l'être. Ainsi, bien que les notes énumérées dans le canon démontrent à l'évidence, par leur présence, que la doctrine à laquelle elles s'appliquent est un dogme de foi catholique, elles ne prouvent cependant pas, par leur absence, qu'une doctrine n'est pas contenue dans le dépôt de la foi... Le canon est donc vrai au sens affirmatif, mais il ne peut être accepté au sens négatif et exclusif.

II. Si on considère le canon dans son contexte, avec les explications données par S. Vincent, on découvre le sens suivant : a) l'antiquité absolue ou apostolicité d'une doctrine n'est pas proposée comme note, par laquelle on connaîtrait autre chose ; elle est cela même qui est recherché. b) Deux propriétés sont proposées comme notes faisant connaître l'apostolicité de la doctrine : l'universalité, qui est l'accord présent de l'Église, et l'accord de l'antiquité[4] (relative bien sûr), c'est-à-dire l'accord dont on démontre



qu'il a existé avant le début de la controverse. N'importe laquelle de ces deux notes permet d'inférer et de connaître l'antiquité absolue. Lorsqu'en effet l'accord présent de l'universalité est clair et manifeste, il suffit à lui seul ; cela se produit soit par un jugement solennel du magistère authen­tique (Concile œcuménique ou Pape), soit par la prédication ecclésiastique unanime. Si en revanche, la controverse ayant déjà éclaté, cet accord était moins perceptible, ou n'était pas reconnu par les adversaires à réfu­ter, alors dit S. Vincent, il faut en appeler à l'accord de l'antiquité mani­festé soit dans des jugements solennels, soit dans les sentences conver­gentes des Pères.

[...]

S. Vincent déclare lui-même ce qu'il entend par le nom d'universalité « nous suivons l'universalité si nous reconnaissons pour seule vraie foi celle que toute l'Église répandue sur la terre confesse ». L'universalité est donc l'accord de toute l'Église et bien précisément, en tant qu'elle se distingue de la note d'antiquité, l'accord de l'Église de cet âge présent où se lève la question. Cela est manifeste dans le n. 4, où il compare l'universalité comme accord présent, qui peut être troublée par quelques erreurs nou­velles, avec l'antiquité comme accord de l'âge précédent, « qui ne peut plus être frauduleusement trompée par une nouveauté ». [...]

Que l'antiquité, comme note, soit comprise par S. Vincent comme rela­tive, de sorte que l'on en infère l'antiquité absolue ou apostolicité ; cela ressort de toute sa manière de conduire la discussion. [...]

Enfin, S. Vincent montre clairement en tous lieux que l'une ou l'autre des deux notes, soit l'accord de l'universalité présente, soit l'accord de l'antiquité, suffit à démontrer l'apostolicité de la doctrine[5] 6. « Que fera donc le chrétien catholique, interroge-t-il au n. 4, si une partie de l'Église s'écarte de la communion de la foi universelle ? » « Quoi d'autre que de faire passer la santé de tout le corps avant le membre pestilentiel et corrompu ? ». Mais s'il y avait doute sur l'accord présent, à cause des troubles soulevés, la seconde note demeure : « alors il veillera, dit-il, à s'attacher à l'anti­quité ».

On ne peut donc douter que le sens que nous avons développé dans la thèse soit le sens authentique de S. Vincent. Une doctrine à laquelle manque l'une et l'autre note doit être considérée comme au moins non encore suffisamment proposée à la foi catholique ; une doctrine qui s'oppose à l'un ou l'autre des accords doit être considérée comme une nouveauté profane. »



b) Quelques commentaires :
Les explications du cardinal Franzelin sont si lumineuses qu'il n'y a objectivement rien à ajouter.

Faisons simplement remarquer que les explications données dans nos Cahiers de Cassiciacum sur l'infaillibilité du Magistère ordinaire uni­versel, et que certains n'ont pas craint de qualifier de « doctrine toute nouvelle du P. Guérard des Lauriers », correspondent exactement à l'enseignement classique de l'illustre cardinal.

Nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit depuis le début : cet enseignement est celui de la doctrine catholique, et il s'impose en toute certitude à tous les catholiques, fussent-ils « traditionalistes » !

Abbé Bernard LUCIEN.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES (Cf. note 2, p. 85) :
– DÉPUTATION DE LA FOI (à Vatican I).

Le texte que nous citons fait partie du « Compte-rendu sur les observa­tions des Pères conciliaires concernant le schéma sur le primat du Pon­tife romain ».

Ce texte se trouve dans Mansi, T. 52, col. 8-28.

La référence Mansi désigne l'Amplissima collectio conciliorum compre­nant 53 tomes en 59 volumes.

Commencée par J. D. Mansi, prélat italien, cette collection a été conduite à son terme par Mgr Petit et l'Abbé Martin.

Dans son état actuel, elle a été publiée par H. Welter, Libraire-Éditeur à Arnhem (Pays-Bas).

– FRANZELIN, S.J., De Divina Traditione et Scriptura, 2e édition, Rome, 1875.

Ouvrage latin sur « la Tradition et l'Écriture divines ».

– BAINVEL, S.J., De Magisterio vivo et Traditione, Beauchesne, 1905. Ouvrage en latin « Sur le Magistère vivant et la Tradition ».

Lors du décès de ce prêtre de la Compagnie de Jésus, le Bulletin Tho­miste (T. V, fasc. 1, 1937, p. 83) soulignait sa « théologie probe et sereine » et sa « grande sainteté de vie ».



– d'ALÈS, S.J., Dictionnaire apologétique de la Foi catholique, fascicule XXIV, 4e édition, Beauchesne, 1928.

Article « Tradition chrétienne dans l'histoire » (col. 1740-1783).

Ce dictionnaire a été réalisé sous la direction du P. d'Alès ; l'article auquel nous nous référons est lui‑même dû à la plume de ce religieux jésuite.

– CAYRÉ, A.A., Patrologie et histoire de la théologie, T. II, 2e éd., Desclée et Cie, 1933.

– GOUPIL, S.J., La Règle de la foi, vol. I : « Le Magistère vivant, la Tradition, le développement du dogme » ; 3e éd., 1953.

– JOURNET, L'Église du Verbe Incarné, vol. I : « La Hiérarchie aposto­lique » ; 2e éd., Desclée de Brouwer, 1955.

Excursus XII : « L'apostolicité, raison de la conversion de Newman au catholicisme », pp. 718-724.

– MESLIN, Saint Vincent de Lérins : Le Commonitorium, traduit et présenté par Michel Meslin.

Les éditions du Soleil Levant, Namur, 1959.



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[1] Les références bibliographiques sont détaillées à la fin de l'article ; dans le texte, nous y renvoyons simplement par le nom de l'auteur, et l'indi­cation de la page.



[2] On est véritablement effaré, il faut le dire, lorsque l'on voit l'auteur qui est le chef de file du « gonflage » du canon de Lérins déclarer sans peur, à propos d'un texte solennellement promulgué à Vatican I (texte reprenant un enseignement de Pie IX) : « Il ne faudrait pas non plus majorer l’importance de ces deux textes conciliaires et pontificaux ». Et il va jusqu'à affirmer que seuls les canons, dans un Concile, sont couverts par l’infaillibilité. Et cet auteur, sur ce sujet, est présenté comme un oracle par plusieurs « chefs de file » traditionalistes.

Ainsi, constatant, en dépit de ses explications embarrassées, que les documents du Magistère sont en opposition avec le canon lérinien tel qu'il le comprend, l'auteur dont nous parlons se résoud à rabaisser la valeur de l'enseignement du Magistère vis-à-vis de celui de l'écrivain ecclésiastique. C'est l'inversion radicale de l'attitude catholique, rappelée par S. Thomas : « L'ensei­gnement même des docteurs catholiques tire son autorité de l'Église. Il s'ensuit qu'il faut s'en tenir à l'autorité de l'Église plutôt qu'à l'autorité d'Augustin, de Jérôme ou de quelqu'autre Docteur » (Somme Théologique, II a - II ae, q. 10, a. 12).

Sur l'infaillibilité des Conciles, rappelons également l'enseignement « clas­sique » : « Quant aux chapitres doctrinaux, ils contiennent, eux aussi, un ensei­gnement qui, imposé à tous par l'autorité suprême comme expression de la tradition constante et comme dogme obligatoire de la foi, est conséquemment infaillible » (Dictionnaire de Théologie catholique, art. « Conciles », col. 666).

[3] L'avant-garde de ce déviationnisme est animée par Michel Martin, dans le périodique De Rome et d'Ailleurs. Dans le N° 15 (nov.-déc. 1980), Michel Martin a encore publié une longue étude sur l'infaillibilité. Toute la partie intitulée « l'erreur des sédévacantistes sur l'infaillibilité » (pp. 13-21) est fondée sur une telle identification : elle est donc entièrement dénuée de valeur.

Nous ne voulons pas insister outre mesure sur l'enseignement d'un auteur qui manifestement n'a étudié la question que de très loin. Cependant, à titre d'illustration, nous proposons à nos lecteurs de comparer l'enseignement du cardinal Franzelin, dont on ne contestera pas la compétence, à celui de Michel Martin (op. cit. p. 16) :

« On a vu par les citations données plus haut que, pour les sédévacan­tistes, l'unanimité des évêques à un moment donné suffirait à garantir la vérité d'un enseignement sur la foi et les mœurs, C'est là une mutilation du critère lérinois puisque dans la formule résumée « toujours et partout », les sédévacantistes suppriment le mot « toujours » ».



[4] « Ce qui semble distribué en trois membres par S. Vincent aux n. 3, 4, 38, à savoir : l'universalité, l'antiquité, l'accord, ne comporte en réalité que deux membres réellement distincts, comme le montre l'explication de l'auteur lui-même. Et, au n. 41, [...] lui‑même opère la réduction à deux membres : « Nous avons dit, écrit-il, qu'il faut observer l'accord de l'universa­lité et de l'antiquité ».



[5] On voit clairement que, pour le cardinal Franzelin, il n'y a aucune « mutilation » du critère lérinien à retenir « l'accord de l'universalité présente » comme critère suffisant de l'apostolicité d'une doctrine. Cf. note 4, p. 91.


Link: http://www.salve-regina.com/SalveV3/The ... Lerins.htm


Fri Dec 23, 2011 9:23 pm
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